Magazine de décoration Sofadéco - Édition Mai-Juin 2009 - Circuit hors norme - Le goût de la liberté

La rencontre qui suit est arrivée dans ma vie comme un repos bien mérité …

C’est mardi, je roule en voiture aussi vite que la loi le permet sur l’autoroute 73 en direction du Lac-Beauport. Comme d’habitude, je suis en retard. Je m’essouffle à rattraper le temps qui me fuit comme la peste. J’ai rendez-vous avec Marco Gilbert, un artiste paysagiste.


Texte : Mélanie Veilleux      


Lorsque, enfin, j’arrive à destination, au restaurant Le Batifol, je sors de ma voiture comme s’il s’agissait d’un concours de style : j’échappe mon bloc-notes sur le sol mouillé par la fonte des neiges. Je me penche pour le ramasser et mes lunettes fumées placées sur ma tête tombent dans l’eau à leur tour. Mon visage blanc comme neige s’empourpre. Ce n’est pas une bonne journée.

J’entre dans le resto avec un semblant de souffle au cœur. Je questionne le serveur. L’homme que je suis venue rencontrer n’est pas encore là… Le serveur m’a assigné une table. Je me retiens à deux mains pour ne pas y déposer ma tête afin de fermer les yeux quelques minutes le temps de récupérer quand Marco Gilbert arrive enfin.

Je suis surprise. J’avais fait mes devoirs avant de venir sur place en consultant, entre autres, son site Internet pour visionner ses réalisations et en apprendre un peu sur le type en question. Dans ma tête surchargée, mon idée était faite. J’allais rencontrer un gars un peu bohème, aux cheveux longs, portant une barbe de plusieurs jours. Un jeune dans le début de la trentaine, déconnecté de la réalité mais doté d’un talent fou pour créer des jardins. Or, l’homme qui me serre la main a plutôt fière allure et est dans la quarantaine. « Mon site Internet n’est pas très à jour. La photo que tu as vue de moi où je suis avec Claude Léveillé date d’au moins dix ans. C’était une autre époque. Je suis ailleurs aujourd’hui », m’explique-t-il.

Le aujourd’hui de Marco n’a absolument rien à voir avec le mien. « L’hiver, c’est à moi, me raconte-t-il. Je voyage. Je lis. Je vois des amis. Je travaille dans ma maison. Je fais tout ce que je n’ai pas le temps de faire dans une vie active. » L’été, il profite du dehors en créant des jardins pour les autres. « J’ai toujours aimé ça taponner la terre. C’est thérapeutique. Tout le monde devrait faire ça », dit-il.

Bref, à mes côtés, il détonne. Il est calme, presque serein. Je suis assise devant un gars que je scrute comme s’il s’agissait d’un oiseau rare. Son histoire m’intéresse.

À l’adolescence, il aménageait déjà les jardins de ses voisins, mais son métier de paysagiste a réellement pris son envol après un séjour au Mexique. « À 27 ans, j’ai passé quatre mois au Mexique. Là-bas, j’ai rencontré un Montréalais, Dominic, qui faisait des jardins au Québec. Entre lui et moi, ça a cliqué. » De retour au pays, ils ont fait équipe dans le nord de Montréal. Le premier projet sur lequel ils ont travaillé a été le jardin de Claude Léveillée. Par la suite, Marco savait quelle clientèle l’intéressait : « Les artistes sont sensibles. Ce sont eux qui nous ressemblaient le plus. Eux, ils n’étaient pas pour capoter si on passait trois heures à changer une roche de place. »

Au fil du temps, ils ont eu plusieurs clients de la colonie artistique, mais le bouche à oreille a eu tôt fait de placer sur leur chemin une autre clientèle. « On s’est ramassé avec du monde qui avait de l’argent, mais pas nécessairement le goût du beau. À un moment donné, des gens nous approchaient parce qu’ils voulaient avoir quelque chose de plus hot que leur voisin. Après deux saisons, j’en ai eu assez. J’avais l’impression de travailler que pour l’argent », résume-t-il.

Marco décide alors de prendre une nouvelle direction. Il revient à Québec, dans son « village natal ». Il a 34 ans. Deux ans passent avant qu’il retouche la terre. Et cette fois-ci, il le fera seul et à sa manière. « Je ne fais pas dans le spectaculaire. Je travaille plutôt avec l’authenticité. Je suis fasciné par la pierre naturelle. Ici, à Québec, je suis un des seuls à travailler avec . Plusieurs trouvent ça trop compliqué, trop pesant, pas assez droit, dur à compter. Moi, je préfère que ce soit un peu plus difficile, mais que ça dure », dit-il simplement.

Depuis son retour aux sources, il n’a fait aucune publicité, si ce n’est des dépliants qu’il a lui-même placés dans les boîtes aux lettres. Son camion n’est pas lettré. Il lui arrive même de refuser certains contrats. « Je ne veux pas que mon entreprise devienne de la gestion de personnel, m’explique-t-il. Cela ne m’intéresse pas de passer mes soirées et mes dimanches à faire des soumissions. » Pour lui, c’est le rapport humain qu’il entretient avec ses clients qui compte : « Mes contrats, ce sont des poignées de main. Je vends la confiance. »

Cette année, il a donné cinq poignées de main. Il a de quoi occuper son été à créer des jardins de rêve.

L’entretien a duré deux heures alors que j’en avais prévu qu’une seule. J’ai pris le temps de bien faire, un peu comme lui. Nous avons parlé de tout et aussi de rien. Après, j’étais prête à retourner à ma vie active, non sans éprouver un sentiment d’envie…