Magazine de décoration Sofadéco - Édition Mars-Avril 2009 - Circuit hors norme - L’âme d’un bricoleur

Depuis trois ans, j’ai eu la chance d’entrer dans de nombreuses résidences où j’ai fait la connaissance de gens qui m’ont marquée davantage que la déco, le design ou l’architecture de leur maison. Certains m’ont touchée à un point tel qu’ils sont restés longtemps dans ma mémoire avant qu’enfin je me décide à écrire quelques lignes sur eux. Cette chronique se veut un partage de ces rendez-vous fortuits, qui m’ont permis de découvrir de véritables passions dans le monde de l’habitation.

Texte : Mélanie Veilleux      


La première personne dont j’ai aujourd’hui envie de dresser le portrait se nomme Luc Janelle. Pour résumer en quelques mots ce qu’il fait dans la vie, voici les dénominations que j’ai trouvées : démolisseur, constructeur, paysagiste. Du côté du registre des entreprises (IGIF), il porte les noms d’Agressive Démolition et d’Agressive Construction. Dans la réalité, Luc Janelle passe des plans à la touche finale d’une construction ou d’une démolition de bâtiment avec une facilité étonnante. Il peut être électricien, plombier, entrepreneur, designer, etc. Il démontre une si grande polyvalence qu’on peut se demander s’il y a quelque chose qu’il ne puisse pas faire. En fait, c’est un patenteux de première.

Son grand-père était cultivateur, et son père maraîcher. Tous deux étaient des hommes débrouillards et travaillants. « Cultivateur, selon Luc Janelle, ce n’est pas juste traire les vaches. C’est aussi faire le clos , niveler le terrain, réparer les bâtiments. C’est plein de métiers de charpenterie qui viennent de loin. » Son côté touche-à-tout lui viendrait donc de sa famille.

Il a fallu que je me rende à Stoneham, chez lui, pour connaître le personnage. Je souhaitais y aller parce qu’on m’avait dit qu’il était propriétaire d’une maison essentiellement construite à partir de matériaux recyclés. Déjà, je me doutais que la visite serait passionnante. Et elle le fut.

Pour arriver jusqu’à sa porte, j’ai dû emprunter un chemin privé qui m’a conduite sur un site exceptionnel. Devant moi se dressait une maison singulière entourée d’arbres et longée par une falaise en bas de laquelle s’élevait le bruit d’une rivière en crue causée par un printemps tardif . La maison avait ceci de particulier qu’elle paraissait avoir au moins 75 ans alors qu’elle en avait que 6.

Son apparence était fascinante et bien loin de ressembler aux types de maisons dans lesquelles j’étais habituellement invitée à entrer. À ce propos, Luc Janelle explique : « Je ne voulais pas avoir une maison comme tout le monde. C’est bien beau une maison neuve, mais à mon goût cela manque de cachet. C’est trop froid pour moi. » Il a donc mis trois ans à ramasser des matériaux ici et là, sur différents chantiers de démolition, afin de se construire une résidence à son goût. « Pendant les longues soirées d’hiver, je dessinais un plan pour voir de quels matériaux j’avais besoin. Je ne sais pas si c’est un hasard, mais quand je me couchais, je savais exactement ce que je recherchais. Et deux semaines plus tard, je trouvais. Je faisais des soumissions sur des jobs de démolition exprès pour récupérer les matériaux qui allaient me servir », raconte-t-il.

Selon lui, les granges et les vieux hangars sont les meilleurs endroits pour dénicher des matériaux de construction : « Ce sont des entrepôts oubliés. Des endroits où les grands-pères rangeaient des trucs dont les générations suivantes n’avaient pas besoin. En fait, c’est déjà du recyclage. Ce qu’on y trouve, ce sont des choses que quelqu’un a ramassées dans une autre vie. Ce sont des trésors du monde qui sont morts. » Il a aussi trouvé ailleurs. À l’intérieur d’hôpitaux, d’écoles et d’églises, là où il est appelé à faire des travaux délicats. « Tu n’arrives pas là avec une grosse pelle mécanique. Ce ne sont vraiment que des parties qu’on enlève. C’est ce qu’on appelle de la “microdémolition” », explique-t-il.

À 80 %, sa maison est composée de matériaux recyclés, tels que les planches de bois, les fenêtres, les poutres, etc. Le 20 % restant comprend la plaque de plâtre, la couverture, la céramique, le béton et certains meubles de la maison. « Pendant la construction, les gens me demandaient si j’étais en train de rénover tant les matériaux étaient vieux ! », s’exclame en riant Luc Janelle. En 2002, il a mis 9 mois à la construire. Encore aujourd’hui, certains détails manquent. Il prend son temps ou plutôt il essaie d’en trouver pour terminer ses propres affaires. Son emploi du temps est bien rempli. L’homme à tout faire est populaire !

Toujours est-il qu’une fois à l’intérieur, j’ai compris Luc Janelle. J’ai eu le goût de traîner en longueur, de profiter de sa gentillesse. Parce que cet homme est intéressant, mais surtout parce que sa maison est réussie. Elle est vivante. Habitée. Et pas seulement par ses occupants, mais par tous ses matériaux porteurs d’histoire. Ce fut une très belle rencontre.

Merci.