Magazine de décoration Sofadéco - Édition Été 2011 - Art et concept - Les grands musées, lieux d’expérimentation

Jadis, c’est en construisant de somptueuses églises que les architectes laissaient libre cours à leur créativité, signe de l’importance de la religion à l’époque. Aujourd’hui, ce sont plutôt les musées (endroits de conservation et d’exposition des nouveaux objets de culte) qui constituent les lieux d’expérimentation des architectes. L’imagination fertile des architectes les plus audacieux étonne par des concepts toujours plus prodigieux, tellement que les musées eux-mêmes sont devenus en quelque sorte des objets d’art. Le Génois Renzo Piano (1937-) fait figure de proue depuis plusieurs années dans le milieu très sélect des grands architectes.

Texte : Sabrina Clitandre      


De musée à « usine culturelle »
Au début des années 1970, la France, sous l’égide de son président Georges Pompidou, désire se doter d’un lieu voué à la présentation de toutes les formes de manifestations de l’art moderne sous un seul toit. Près de 700 propositions de projets sont reçues; celle de Renzo Piano et Richard Rogers, deux jeunes architectes, est alors retenue. Grâce à l’ouverture sur l’extérieur du musée et à ses fonctionnalités apparentes, le plan du projet détonne et correspond en tout point au concept qu’avait mis de l’avant le président, à savoir que les visites de musées doivent être divertissantes plutôt que de relever de la corvée.

De la piazza, en face du Centre Pompidou (on a préféré l’appellation centre à celle de musée pour montrer à la fois sa spécificité et sa multifonctionnalité), il est possible d’admirer depuis 1977 les particularités de l’édifice aussi intéressant par son architecture que par les expositions et les événements qu’il propose. Surnommé la raffinerie par plusieurs détracteurs, le caractère provocateur de l’architecture du Centre de Piano et Rogers est toutefois totalement assumé. La « machine urbaine » se déploie dans la ville de Paris dans une explosion colorée remarquable.

Selon Renzo Piano, « l’édifice du musée doit, par son architecture, s’efforcer de manifester la qualité propre de la collection qu’il abrite, et définir sa relation avec le monde extérieur ». D’après cette idée, le Centre Pompidou laisse voir le squelette qui le structure par un code visuel simple. Non seulement tout y est dévoilé, mais en plus les différentes couleurs révèlent l’utilité des diverses composantes. Le blanc revêt les structures de soutien; le rouge sert à identifier les aires de communication; pour le transport des eaux, on a privilégié le vert; le bleu correspond aux canaux de traitement de l’air; et, enfin, le jaune souligne les zones d’électricité. Audacieux et efficace, ce système de codes colorés permet aux visiteurs de s’imprégner de l’esprit de ce centre novateur dès l’extérieur. L’utilisation de panneaux de verre immenses permet de laisser voir l’intérieur et d’user de transparence, ce qui atté­nue le côté officiel des musées plus traditionnels. Renzo Piano considère cette architecture comme une provocation élémentaire; il apprécie particulièrement le fait que l’édifice ne ressemble en rien aux bâtiments parisiens habituels. Construit en pièces détachées, il constitue un divertissement incontournable quasi enfantin, ludique et spectaculaire. Quelque 25 000 amateurs d’art moderne et contemporain s’y rendent chaque jour. C’est une affirmation postmoderne de l’art vivant dans une ville où le patrimoine et l’histoire sont omniprésents.

Un musée, trois collines
À la tête de RPBW, une firme de plus d’une vingtaine d’architectes, de collaborateurs et de techniciens, Renzo Piano est plus actif que jamais. C’est lui qui a pensé le Centre Paul Klee (Zentrum Paul Klee, en allemand). Les dirigeants de la ville de Berne ont voulu souligner l’apport de l’artiste bernois Paul Klee (1879-1940) par l’érection d’un centre culturel à son image. Le musée de dimension modeste est entièrement fait de verre et d’acier.

Les espaces du Centre Paul Klee devaient eux aussi être multifonctionnels et permettre la cohabi­tation de locaux de recherche, d’une bibliothèque, de salles de conférences et de salles de concert, tout en mettant l’accent sur les espaces d’exposi­tions permanentes et temporaires. La forme retenue par Renzo Piano rappelle trois collines. Il a choisi cette forme pour que le musée « s’inscrive dans le concret du paysage », où se trouvent plusieurs dénivellations. Chacune des vagues construites par Piano correspond à une fonction distincte. L’idée de diviser le musée en trois corps de bâtiment symbolise trois pendants de la vie d’artiste de Klee, qui partageait ses passions entre la poésie, la musique et la peinture. Piano a dû ima­giner un système d’éclairage spécifique, comme c’est toujours le cas pour les édifices à vocation artistique. Les œuvres de Paul Klee étant très fra­giles, un éclairage indirect diffusé par divers écrans translucides permet à la lumière naturelle de pénétrer à l’intérieur du bâtiment sans danger.

Contrairement au Centre Pompidou, le Centre Paul Klee est à échelle humaine. Piano a voulu garder l’esprit de Klee dans ce musée culturel. « Il y avait une chose importante du point de vue de la mythologie. C’est que le site se trouve à côté du cimetière où Paul Klee repose… il y avait un certain respect. Et c’est comme cela que tout a commencé, puisque ce jour-là, on a découvert ces collines douces. Dans une certaine mesure, le dessin du bâtiment tel qu’il aurait été conçu était déjà un petit peu là. Mais c’est toujours un peu comme ça : ce n’est pas vrai que les lieux ne parlent pas, il faut savoir les écouter, les lieux parlent, et ce lieu parlait déjà, il avait déjà des traces du projet. Il y avait les rayures du terrain, les collines légères… » disait Renzo Piano lors d’une entrevue pour le chaîne de télévision Arte.

On reconnaît un grand architecte à sa polyva­lence; ces deux centres démontrent que Renzo Piano sait faire grandiose ou modeste selon les commandes et l’esprit des projets.