Magazine de décoration Sofadéco - Édition Septembre 2011 - Destination - L’Égypte à pas feutrés…

Pourquoi aller en Égypte à l’heure où la planète nous invite à visiter des lieux tous plus exotiques les uns que les autres, dont très peu ont été épargnés par la bêtise humaine?

Texte : Suzanne Gosselin       Photos : Suzanne Gosselin      


D’abord, pour respecter une promesse que j’avais faite à Tintin il y a plus de 40 ans, à la lecture des Cigares du pharaon. « Un jour, j’irai », lui avais-je confié à l’oreille. Ensuite, pour sortir de mes guides et voir de près, de très près, ces beautés et ces magni­ficences réalisées avec grâce par l’homme, il y a des milliers d’années. Pour toucher, rester coite, émue, ébahie devant tant de splendeur! Finalement, pour poursuivre ma compréhension de l’homme moderne à travers cette civilisation la plus vieille au monde, qui nous a légué tant de savoirs et d’ex­pertises que je me sens toute petite juste à y penser.

Comme l’avait planifié mon guide, j’ai sillonné l’Égypte en grande partie au gré du temps. Je me suis permis beaucoup de souplesse et je me suis laissé imprégner de son histoire comme si j’en avais fait partie. Tout se peut avec de l’imagination, non?

De l’Égypte ancienne, l’homme de la rue en sait fort peu, sinon qu’elle intéresse le touriste et fait vivre son pays. Il fallait que je sois bien naïve pour croire qu’un chauffeur de taxi m’amènerait les yeux fermés sur le site des pyramides et me tiendrait des propos historiques. Mal m’en prit! C’est plutôt un tour de ville à l’allure « cheval débridé » que l’on me sert. N’empêche que je peux croquer quelques scènes locales au Caire, où des marchands trônent dans les rues achalandées sans stresser. D’ail­leurs, cette ville chaotique au trafic infernal recèle des coins magiques. À preuve, un pêcheur remontant son filet en fin de journée ne me laisse point indifférente. Il m’envoie une image si poétique du Nil que je ne l’imagine pas un instant pollué!

Séjourner au Caire, c’est aussi visiter ses mos­quées et ses églises coptes, qui cohabitent sans trop de tensions depuis déjà des millénaires. Mal­heureusement, des événements ces jours der­niers viennent brouiller ce qu’on pourrait appeler une « entente tacite régnant entre personnes civili­sées ». Comme il est difficile pour un étranger de passage de saisir toutes les nuances liées à ces allégeances religieuses! En d’autres mots, on peut dire que dans ses profondeurs, l’Égypte est restée « pharaonique », même lorsqu’elle est devenue chrétienne et musulmane. À l’arrivée de l’islam, elle a conservé les pierres tombales des cimetières. Pour ne pas créer de confusion, l’Égypte moderne n’a pris aucun risque : sur ses billets de banque, le côté face affiche une mosquée, et le côté pile, une pyramide. Ainsi, chacun s’y reconnaît!

Une fois ces quelques moments de recueillement passés, je prends la direction des pyramides. J’ai la chance de fouler seule et en silence ce sol presque sacré. C’est donc les pieds enfoncés dans le sable et les yeux plissés que je traverse tout doucement le plateau de Gizeh, qui me fascine par l’alignement de ces trois majestueuses pyramides et leurs satellites. Plus tard, Khéphren apparaît derrière le Sphinx. Cette magnifique vue s’est immortalisée dans ma mémoire, me confirmant que l’Égypte est toujours maître dans l’art de l’intemporalité après 4600 ans. C’est tout simplement déstabilisant lors­que l’on sait que tout bouge si vite en 2011!

Pour rester dans cette atmosphère de rythme « sacré », je me fais conduire au pied du mont Sinaï, que je gravis. Une fois en haut, je regarde le soleil danser à son lever, tout comme Moïse l’avait fait avant moi. La seule différence : je suis entourée de 1200 touristes! Il faut bien partager le site! Tout en bas, le Buisson ardent m’attend pour un toucher symbolique ou biblique (selon ses croyances); je prends un cliché pour immortaliser ce moment.

Pour me requinquer après une nuit presque blanche, c’est sur la rive de Dahab que je fixe mes pénates. Je me laisse inviter par les eaux turquoise de la mer Rouge à une plongée en apnée. Moins touristique, cette station accueillante n’a pas subi l’assaut des grandes chaînes hôtelières; elle recèle d’excellents endroits où l’on peut se sustenter et lézarder les deux yeux sur l’océan. Puisqu’il est possible d’explorer les canyons rouge et blanc avoisinants, mon guide réserve illico chauffeur et jeep. La surprise qui m’attend au tournant est des plus imprévisibles.

Après quelques jours de farniente, il me tarde de découvrir le cœur même de cette Égypte ancienne. Un train de nuit très confortable m’amène à Assouan, dans la vallée du Nil. Ici, je commence à apprivoiser cette vie fluviale, dormant sur une felouque et parcourant les ruines du temple de Khnoum et sa nécropole des béliers sacrés sur l’île Éléphantine. Quoiqu’usés par les caprices du temps, certains hiéroglyphes me retournent tellement ils ont été épargnés.

Plus tard, quelques bourrasques de vent me font dériver jusque sur l’île de la déesse Isis. C’est sur cette île que le temple de Philae a été déplacé vers la fin des années 1970, afin d’échapper à sa submersion causée par l’érection du barrage d’Assouan. Il date de l’époque gréco-romaine, et on dit que c’est là que la dernière inscription hiéroglyphique, datant de 394 après Jésus-Christ, a été gravée. Je suis bouche bée devant ces scènes d’offrandes encore si vivantes à mes yeux, le temps n’ayant point altéré leur graphie. Empreint de délicatesse, ce gestuel est touchant et romantique. Je reste là encore un peu et je rêve de réimplanter ce langage dans le monde moderne, question de l’humaniser un tantinet!

À peine revenue de mes émotions, je m’empresse d’immortaliser un coucher de soleil en noir et blanc à travers des felouques amarrées au quai!

Je poursuis mon périple de nuit, je me sens fébrile pendant que je visite le temple de Louxor. Ramsès II me regarde droit dans les yeux, la lune joue à cache-cache avec les 14 colonnes massives de la salle hypostyle, les chats miaulent… je peine à tout capter. En sortant de ce lieu, je parviens à relâcher mon souffle devant l’obélisque esseulé!

Au lever du jour, je m’empresse de me diriger vers le temple de Karnak, situé à quel­ques kilomètres de ma visite nocturne. Ce dernier est si imposant avec ses 134 gigan­tesques colonnes à chapiteaux que je reste sans voix. Il se dégage de cet endroit beaucoup de force, de grandeur, de mystère et de magnificence. Tout un écart avec l’Égypte actuelle, comme si la chaîne de transmission s’était cassée… en route.

Sachant que je ne suis pas au bout de mon ahurissement, je me déplace vers Edfou et Abydos, transportée dans un autre monde, presque imaginaire…

À la vue de la déesse Hathor, qui semble tant se mourir d’amour pour son Séthi 1er,
je suis fascinée par la beauté, la grâce, la délicatesse, le senti et le palpable de ce hiéroglyphe! L’image de la déesse me rappelle quelques jeunes filles que j’ai vues au Caire sous d’autres apparats, qui attendaient leur amoureux. Transmission de traditions, peut-être?

On ne peut aller dans la Vallée des Rois sans se rendre dans la Vallée des Reines. Des tombeaux, des sarcophages et des momies, je ne peux rapporter d’images, car c’est interdit. Chose certaine, puisque l’espérance de vie est de 35 ans seulement à l’époque pharaonique, la mort n’est alors que le seuil de l’au-delà, où l’on ressuscite. À cette époque, très lointaine, les proches prenaient soin de déposer dans le tombeau le mode d’emploi et des statuettes représentant les divinités qui facilitent ce passage. Comme ils accompagnaient bien leurs morts!

La tête remplie d’images si pures et si touchantes, je choisis d’aller me reposer dans le désert Blanc, afin d’essayer de remettre en place les pièces de ce casse-tête historique. J’y arrive à peine, je me laisse couler dans ces paysages lunaires ou martiens. Même mon habitacle semble provenir d’ailleurs!

Au fait, d’où viennent-ils, ces Égyptiens, ces maîtres des maths, de l’arpentage, de la diffusion de l’écriture, de la médecine moderne, grands philosophes, respectant la femme dans son entité?

Oserais-je pencher pour l’une ou l’autre des hypothèses émises par des égyptolo­gues? Je m’en garde bien, car le but de cette chronique n’est que de partager avec vous le récit de mon périple et de vous amener quelques instants dans un univers poignant, stupéfiant et superbe! Que de souvenirs inoubliables et quelle destination! Un incontournable pour qui s’intéresse à l’histoire.