Éric Lapointe, sculpteur : allusions d’optique






Les découvertes se font parfois par hasard. Isaac Newton a élaboré la loi de la gravité après qu’une pomme lui fut tombée sur la tête et Graham Bell cherchait un moyen d’aider les sourds lorsqu’il a inventé le téléphone. C’est aussi accidentellement qu’Éric Lapointe découvre comment une lentille crée un point de vue étonnant sur son monde sculptural, une formidable illusion d’optique…

Le parcours artistique d’Éric Lapointe est lié aux sciences par plus d’un fil. Au cégep, il obtient son diplôme en sciences. Il étudie même un an en génie mécanique. Mais si l’ingénierie est utile pour la construction, c’est par la déconstruction qu’Éric fait sa marque en sculpture…

Dès ses premières œuvres, Éric déforme les objets. Certains éléments prennent des proportions démesurées, comme la gigantesque balle du Golfeur par rapport au joueur. C’est d’ailleurs cette sculpture qui le mène, accidentellement, à ce qui particularise son travail. « J’étais avec un ami lorsque j’ai vu se rétablir les proportions d’un exemplaire [du Golfeur] en cire sur une sphère chromée d’un luminaire, se souvient Éric. Ce déclencheur m’a mis sur la piste de toutes mes recherches subséquentes en optique. » En fait, le Golfeur difforme devenait normal lorsque reflété dans la sphère en miroir. Éric venait de « découvrir » l’anamorphose.

Une réalité reformée

Vus de l’extérieur, les bronzes d’Éric laissent voir des êtres et des objets déformés, presque abstraits. Toutefois, vus de « l’intérieur », ils reflètent une image claire : lorsque nous regardons par le judas optique intégré à la sculpture, tout devient conforme à nos repères habituels. C’est de l’anamorphose, un principe de la physique optique appliquée, un jeu de perspectives.

« Je n’ai rien inventé, je l’applique simplement d’une manière originale, explique Éric. Les Grecs faisaient de l’anamorphose il y a 3000 ans! Prenons une colonne de temple : si elle est de la même largeur de haut en bas, nous aurons l’impression qu’elle est plus grosse en bas, ce qui est normal. Les Grecs faisaient donc les colonnes légèrement coniques, c’est-à-dire plus larges en haut, par rapport au bas, ce qui donne l’illusion que les colonnes sont droites. » Le sculpteur, lui, utilise des jeux de lentilles pour créer ses effets visuels.

Éric installe d’abord un judas optique dans l’espace. Cette lentille déforme la réalité visuelle. Ensuite, il sculpte son sujet pour qu’il soit « normal » quand il l’observe par cette lentille. La forme de la sculpture annule l’effet du jeu de lentilles. Par conséquent, l’objet est déformé lorsque nous le regardons sans la lentille.

Éric pourrait effectuer ce travail à l’ordinateur, mais selon lui, ce serait plus rigide comme façon de créer. « Il manque le contact avec la matière. De plus, le côté fait main, le jeu des essais-erreurs, me permet de découvrir des déformations surprenantes, moins mathématiques », affirme l’artiste qui met jusqu’à 450 heures pour réaliser chaque sculpture. Ses œuvres sont si impressionnantes que le pilote Michael Schumacher a acheté trois exemplaires de la sculpture Formule #1.

Point de vue

La recherche d’Éric va plus loin que l’esthétique, elle a une portée sociale et met en relief deux points de vue sur un même sujet. « Le jeu de lentilles permet de voir l’ambivalence d’un contexte. Parfois, on voit quelqu’un qui a l’air tout croche au premier abord. Ensuite, on peut découvrir une personne équilibrée », raconte-t-il. L’œuvre Capsule est très significative à cet égard : une femme dépressive apparaît
« normale » lorsque nous la regardons par la pilule dans laquelle est intégrée la lentille, alors qu’elle est abstraite de l’extérieur. C’est à travers son médicament que nous percevons la femme telle qu’elle le désire.

Éric poursuit son travail en amorçant une nouvelle série d’œuvres. « Elle est plus excessive. Je partage mon parcours intérieur, confie l’artiste. Nous sommes tous appelés à poser un geste excessif, à dépasser les limites. C’est ce que je veux exprimer. » Il faut s’attendre à une plus grande abstraction sculpturale. « Je laisse davantage tomber l’esthétisme pour aller plus loin dans l’expressivité. De toute façon, l’image restituée par la lentille nous donne ce qu’on désire : un repère clair. »

Si Éric est rendu là où il est, il doit une fière chandelle à deux mécènes. « C’est avec la confiance et le précieux appui financier de François Durand et Louis Gagné que j’ai pu développer la série Illusion qui représente huit sculptures. En tant que mécènes, ces hommes d’affaires de Québec m’ont permis de créer et de pousser mes recherches sculpturales de façon totalement libre. Une chance incroyable qui m’a permis d’évoluer énormément en quelques années. »

Il en résulte des œuvres impressionnantes des plus originales, des illusions, voire des allusions d’optique à découvrir sur son site Internet (www.ericlap.com).

Les sculptures d’Éric Lapointe sont exposées en permanence à la galerie Le Royer.

Voir les coordonnées complètes à la fin du magazine.

Voir tous les artistes & artisans