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La dame aux iris






Longtemps avant l’apparition des premiers rayons du soleil, elle est debout. C’est quand celui-ci se couche, et même un peu plus tard, qu’elle s’accorde enfin du repos. C’est que l’ouvrage ne manque pas. Il faut entretenir les jardins, tondre la pelouse, planter les milliers d’annuelles, soigner les 32 000 conifères, surveiller les 8 arpents de chênes... Et puis, il faut s’occuper des visiteurs car, en été, des promenades guidées sont offertes aux passants enthousiastes. Toute seule sur la ferme familiale de plus de 1,5 km de long, elle entretient et améliore ses plantations. Mais elle a un autre projet, encore vague...

Elle... mais qui est-elle donc? Gisèle Lebrun est une femme solide au visage doux et plein de convictions. Ses cheveux pâles sous son chapeau de paille sont sagement coiffés, mais quelques mèches rebelles s’illuminent aux premières lueurs du jour. Un sourire engageant et des yeux couleur de mer complètent le portrait de cette dynamique jeune personne. Mais voilà : Gisèle Lebrun a 65 ans! Pendant un stage complémentaire à sa formation en horticulture, une étudiante a avoué avoir peine à la suivre puisque, du lever au coucher, Mme Lebrun ne ménage aucun effort. Et des efforts, il lui faudra en mettre sur ce vague projet mentionné un peu plus tôt...

Il a pris forme d’une manière complètement inattendue. L’histoire débute en 1990, alors que Mme Lebrun dirige un groupe de massif en massif, en donnant d’abondantes explications. Une plate-bande retient son attention et, diligemment, elle présente aux visiteurs les différentes variétés, les nommant par leur nom latin. D’un ton léger, un membre du groupe la taquine : « Mme Lebrun, vous êtes en train de nous en passer une bien bonne avec tous ces noms incompréhensibles! Allons! Toutes ces fleurs sont les mêmes! » Solennellement, un invité s’avance et prend la défense de la guide : « Que non, monsieur! Certainement pas! Toutes ces variétés sont véritablement différentes et, si vous écoutiez mieux, vous entendriez qu’elles ont chacune leur nom ». Mme Lebrun n’oubliera jamais ces mots empreints de respect à son égard. Cet homme reconnaissait implicitement son savoir et lui accordait toute sa confiance. Cet homme, c’était un certain Jean Béliveau...

Elle résolut de lui rendre hommage. Mais comment? Elle décida de créer un jardin en son honneur. Quels végétaux y mettre? Son choix s’arrêta sur les iris, à cause de leur signification : les trois pétales vers le haut représentent la personne qui fait son chemin. Les trois pétales vers le bas? La personne capable de se soumettre tout en faisant son chemin. De M. Béliveau, elle connaissait un peu l’histoire. Elle savait qu’il avait dû affronter critiques et revers. Elle savait aussi que, malgré cela, il était devenu l’homme que l’on admirait aujourd’hui. Plus que toute autre fleur de son jardin, l’iris le représentait.

Elle se mit rapidement au travail, doutant parfois, persévérant toujours. D’un vague projet, elle fit un objectif concret. D’une terre en friche, elle fit un jardin d’iris. À partir de deux variétés, elle entreprit la création d’un hybride en hommage à cet attentif visiteur. Il fallut 8 ans de croisements soigneusement effectués pour en arriver au résultat final. Jean Béliveau est revenu en 2001. Il a pu, de ses yeux, contempler l’hybride qui porte maintenant son nom. Le jardin « Poursuis ton rêve » est aujourd’hui complété. Ce nom est aussi en honneur à M. Béliveau, car les paroles qu’il a prononcées 10 années plus tôt ont ouvert les yeux de Gisèle Lebrun, lui permettant de croire en la réalisation de son rêve.

Mme Lebrun cultive 500 variétés d’iris. Huit des hybrides qu’elle a créés sont reconnus par l’American Iris Society. Vingt autres pourraient l’être éventuellement. Ses jardins ont fait le tour de la planète en images : des cinéastes japonais sont venus tourner un documentaire chez elle en 2002. Pendant deux jours, ils ont filmé Mme Lebrun et ses fleurs sous tous leurs angles. Avec un intérêt presque juvénile, ils ont souhaité immortaliser la dame aux iris dans sa cuisine, à faire du pain, et dans sa chênaie, à prendre soin des arbres. Aujourd’hui, elle fait pousser des hybrides sur commande, s’inspirant de la personnalité du demandeur afin de sélectionner la couleur appropriée.

Il est un de ces hybrides qu’elle chérit toutefois un peu plus que les autres : le Guylaine Lord. Le choix des deux variétés d’origine est le résultat d’une démarche bien personnelle, celle de Guylaine Lord, une femme rongée par la maladie. Après l’opération de pollinisation manuelle, le nouveau plant présenta une anomalie génétique que Mme Lebrun n’avait jamais observée jusque-là. En temps normal, trois sacs contenant des graines se développent. Là, il n’y en avait que deux. Informée de cet évènement, Mme Lord y vit un lien avec sa propre condition physique et pria Mme Lebrun de poursuivre son travail. Malheureusement, la malade ne vit jamais le résultat du croisement. Mme Lebrun en possède quelques exemplaires; ils lui rappellent que même un corps meurtri peut porter de magnifiques fruits.

Et maintenant, quels sont les projets de Gisèle Lebrun? Envisage-t-elle de se reposer et de laisser les autres prendre la relève ? Absolument pas. Elle compte bien poursuivre son œuvre jusqu’à 85 ans. Néanmoins, de son propre aveu, elle aura besoin d’aide dans une dizaine d’années. Ensuite? Et bien, elle s’accordera du temps pour contempler ses jardins. C’est chacun son tour, pas vrai?

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