Nicole BĂ©langer, fait table rase






Il est de ces personnes qui vous inspirent, sans que vous ne sachiez vraiment pourquoi.

Dans la voix de Nicole, il y a plus quÂ’un fort intĂ©rĂŞt pour son travail. CÂ’est plutĂ´t un amour, une passion. Parfaitement bilingue, car nĂ©e dÂ’une maman anglophone et dÂ’un papa francophone, elle mĂ©lange avec dĂ©lice les expressions quÂ’elle emprunte tantĂ´t Ă  lÂ’anglais, tantĂ´t au français. Difficile de dire pourquoi cette « fille de la ville », comme elle se dĂ©crit, ressent un si fort attrait pour le bois.

L’histoire débute il y a quatre ans. À ce moment, Nicole vient juste d’emménager dans une maison du chemin Stagecoach, dans les environs du lac Brome. Cette route mythique, utilisée autrefois par les Abénaquis, respire l’histoire. Bordée d’immenses champs cultivés et de boisés riches et épais, elle pénètre profondément l’imaginaire de Nicole, qui se sent doucement aspirée par son nouvel environnement.

Faire connaissance
Au cœur d’une promenade, elle entend au loin la plainte aiguë d’une scie mécanique. Les fermiers travaillent à conserver leur terre libre de forêt, alors que les propriétaires forestiers coupent leurs arbres pour mettre du beurre sur la table. De temps en temps, des morceaux sont abandonnés. Parce qu’ils sont trop petits, trop gros, trop difformes et pour d’autres raisons encore, que Nicole ne connaît pas. Ces reliques abandonnées, elle veut les récupérer, les apporter chez elle, leur donner une deuxième vie. Elle ne sait pas encore trop pourquoi, mais elle le fait.

Puis, elle sÂ’assoit et Ă©tudie son bois. La sève, les insectes, les moisissures, les craquelures. Ces diffĂ©rentes cicatrices marquent la vie de lÂ’arbre. Tout cela bouleverse Nicole : « Je suis tombĂ©e en amour! » explique-t-elle avec simplicitĂ©. Mais de cet amour, quÂ’allait-elle faire ensuite?

Des tables, pourquoi pas?
Des idĂ©es se bousculent dans sa tĂŞte mais, quoi quÂ’elle dĂ©cide, elle se jure de ne pas dĂ©naturer les arbres. Pourquoi pas des tables? « En regardant ce que jÂ’avais chez moi qui venait de Chine, je me suis dit que ça avait tout Ă  fait la bonne dimension, et que ça valait la peine dÂ’ĂŞtre tentĂ©! » se souvient Nicole en riant. Mais il faudrait attendre, car un bout de bois de cette dimension prend environ trois ans Ă  sĂ©cher Ă  lÂ’air libre! Nicole ne peut se rĂ©soudre Ă  cette stagnation! Elle dĂ©niche alors dans les alentours un sĂ©choir commercial et conclut une entente avec son propriĂ©taire. Un mois sÂ’Ă©coule avant quÂ’elle puisse rĂ©cupĂ©rer ses pièces. De retour chez elle, lÂ’aventure dĂ©buteÂ…

Encore aujourdÂ’hui, elle nÂ’est jamais tout Ă  fait sĂ»re avant de voir le rĂ©sultat de lÂ’opĂ©ration de sĂ©chage. Ce nÂ’est quÂ’ensuite quÂ’elle peut entreprendre la transformation du bois. Commence alors un long et mĂ©ticuleux travail de nettoyage. Assise dehors, Nicole caresse ses morceaux, admire leurs fentes et fissures, compte les annĂ©es des arbres et observe les traces laissĂ©es par le climat Ă  lÂ’aide des anneaux de croissance. « Never boring! » sÂ’exclame-t-elle avec chaleur. Tous les rĂ©sidus sont enlevĂ©s Ă  lÂ’aide de brosses. « Jamais de produits chimiques! » explique Nicole. CÂ’est que lÂ’artiste prend tous les moyens pour que ses meubles ne voient jamais la couleur dÂ’une substance qui ne soit pas tout Ă  fait naturelle. La magnifique patine lustrĂ©e du dessus de la table, elle lÂ’obtient par un patient ponçage. La grosseur du grain sÂ’affine lentement tandis quÂ’au toucher, le bois devient de plus en plus doux. Le tout est protĂ©gĂ© par une fine couche de cire dÂ’abeille quÂ’elle obtient dÂ’un producteur local. Quelle merveille au final!

Elle agrĂ©mente ses morceaux de petites pattes achetĂ©es et retravaillĂ©es Ă  son goĂ»t. Elle y ajoute une couleur faite de poudre naturelle sans COV. Parfois, elle collabore avec le forgeron du coin pour concevoir un design un peu plus spĂ©cial. « Les pattes, cÂ’est vraiment pour quÂ’une circulation dÂ’air se fasse tout autour de la table », mÂ’apprend-elle. CÂ’est que le bois est vivant. Pendant des dĂ©cennies encore, il craquera, se dĂ©formera un peu ici, un peu lĂ . Nicole veut lui laisser toute la place pour sÂ’Ă©tirer, si lÂ’on peut dire!

Nicole travaille lÂ’Ă©rable, le noyer ainsi que dÂ’autres essences, mais elle prĂ©fère avant tout travailler le tilleul, Ă  cause de sa durabilitĂ© et de sa magnifique couleur verte. CÂ’est un bois tout de mĂŞme lourd – les petites tables peuvent peser près de 18 kg! Quand elle dispose dÂ’un tronçon assez grand, Nicole coupe dans le sens de la longueur afin de crĂ©er un modèle diffĂ©rent. De telles occasions sont plutĂ´t rares par contre. « Mon rĂŞve, cÂ’est de pouvoir meubler une maison avec un seul arbre. « One tree, one client! » sÂ’Ă©crie Nicole avec passion. Pour une continuitĂ© dans lÂ’art, mais aussi pour une continuitĂ© de la prĂ©sence de lÂ’arbre dans nos environnements. Quelle fantastique Ă©popĂ©e!

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