Matthieu Binette, sculpteur : Le fil conducteur






Fils de sculpteur, Matthieu Binette retient très tĂ´t le conseil que son père Berthin donne Ă  ses Ă©tudiants : lÂ’erreur nÂ’existe pas, il nÂ’y a donc rien Ă  effacer. Éviter dÂ’effacer force Ă  composer avec les erreurs, stimule la crĂ©ativitĂ©. CÂ’est avec ce principe de base que lÂ’artiste a suivi jusquÂ’Ă  maintenant son petit bonhomme de chemin...

La technique de Matthieu Binette consiste Ă  faire fondre des cintres goutte par goutte. La superposition de ces gouttes dÂ’acier crĂ©e des personnages aux formes allongĂ©es. Comment lui est venue cette idĂ©e? Venant dÂ’un gars qui nÂ’efface jamais, la rĂ©ponse paraĂ®t un peu paradoxale : après un premier « essai » avec du liquide correcteur (Liquid Paper)! Explication : au secondaire, lors dÂ’un cours de français lui paraissant un peu trop long, il fait un minuscule pont en joignant des gouttes de liquide correcteur sĂ©chĂ©es.

Du liquide blanc bien connu au fil dÂ’acier, il nÂ’y a quÂ’un pas, quÂ’il franchit lors dÂ’un exercice dans un cours de soudure en arts plastiques au cĂ©gep. « Souder deux plaques de mĂ©tal ne mÂ’intĂ©ressait pas, raconte Matthieu. JÂ’ai donc refait le coup du Liquid Paper avec du mĂ©tal en fusion. » De lĂ  sont nĂ©s les petits bonhommes quÂ’il nÂ’a jamais cessĂ© de crĂ©er depuis.

DĂ©jĂ , au cĂ©gep, il dĂ©veloppe sa technique avec un appĂ©tit sans fin pour le mĂ©tal. Comme il est lÂ’un des seuls Ă  souder, le professeur et le technicien le laissent aller. « JÂ’en ai tellement fait que jÂ’ai passĂ© le budget qui nÂ’avait pas Ă©tĂ© utilisĂ© lÂ’annĂ©e dÂ’avant, celui de mon annĂ©e et une partie de celui de lÂ’annĂ©e suivante. CÂ’est Ă  ce moment quÂ’ils mÂ’ont dit dÂ’arrĂŞter. JÂ’Ă©tais complètement dĂ©moralisĂ© », se souvient Matthieu. FrustrĂ©, il sort du local et prend au passage un cintre au vestiaire, se met Ă  le triturer et rĂ©alise quÂ’il pourrait bien le faire fondre... « Ça a marchĂ©! Je nÂ’avais donc plus besoin du mĂ©tal du cours! » sÂ’enthousiasme encore aujourdÂ’hui Matthieu.

Maintenant, il trouve sa matière première dans les buan­deries près de chez lui, Ă  Sherbrooke. « Et je dois ĂŞtre le seul gars qui est content dÂ’avoir des boĂ®tes de supports Ă  linge Ă  NoĂ«l », sÂ’amuse-t-il.

Se hâter lentement
LorsquÂ’il commence une nouvelle sculpture, Matthieu part simplement dÂ’un thème, toujours figuratif. Ă€ partir de la plaque, il fait patiemment fondre les gouttes de mĂ©tal dÂ’un cintre et les monte tranquillement. « Ça se dĂ©ploie len­tement, alors ça me donne le temps de voir oĂą ça sÂ’en va, de voir les possibilitĂ©s, explique-t-il. Tout est un jeu de lignes. »

CÂ’est ainsi que naissent les personnages crĂ©Ă©s par Matthieu. Une goutte entraĂ®nant une courbe dessinera le genou dÂ’un acrobate, la hanche dÂ’une danseuse ou la croupe dÂ’un cheval. « Je sculpte le vide, philosophe lÂ’artiste. CÂ’est lĂ  que la crĂ©ation embarque, quand tu nÂ’es plus vraiment maĂ®tre de ce que tu fais. » Ces Âśuvres dont lÂ’artiste nÂ’est pas tout Ă  fait le maĂ®tre se trouvent dans une dizaine de galeries, de Toronto Ă  Baie-Saint-Paul, en passant par MontrĂ©al.

Mécénat
Pour explorer son art, Matthieu a la chance de compter sur un mĂ©cène. « Je ne peux pas mÂ’asseoir sur cet argent-lĂ , mais ça donne un coup de main important. Je suis chanceux », reconnaĂ®t-il. Une chance dont devraient bĂ©né­ficier davantage dÂ’artistes, selon lui. « Ă€ la retraite, cÂ’est une très belle manière de redonner Ă  la sociĂ©tĂ© quand on a beaucoup reçu, affirme-t-il en parlant du mĂ©cĂ©nat. Et ça peut se faire de diffĂ©rentes façons : de lÂ’aide pour la comp­tabilitĂ© ou lÂ’impĂ´t, des conseils pour se lancer en affaires, le partage dÂ’un rĂ©seau dÂ’intĂ©ressĂ©s par les arts... »

Le mĂ©cène de Matthieu a imaginĂ© une autre belle avenue pour aider des artistes. Il a achetĂ© une Ă©glise dĂ©saffectĂ©e qui est devenue La Nef Centre dÂ’arts, sur la rue King, Ă  Sherbrooke. Depuis 2002, sept ateliers dÂ’arts visuels, deux locaux pour la musique et un autre pour la danse y sont installĂ©s. « StratĂ©giquement, il ne peut pas perdre parce quÂ’il peut revendre lÂ’Ă©glise », ajoute Matthieu.

S’il se décrit comme un artiste qui se perd parfois, Matthieu est malgré tout bien organisé et peut aujourd’hui se con­centrer uniquement sur la sculpture. Et il ne perd pas le fil qui, on l’espère, ne s’effacera jamais...

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