Félix Lapierre, artiste ébéniste : Sortir l'homme de la forêt...






Les racines ont parfois une importance capitale dans les choix que l’on fait. Pour Félix Lapierre, cette importance est indéniable : il habite aujourd’hui à Brébeuf, dans la maison patrimoniale datant de l’après-guerre. Il l’a rachetée à sa mère qui, elle, l’avait héritée de ses parents. Tout près, la terre à bois, jadis propriété de la famille aussi, lui appartient également. C’est de là que proviennent les arbres à partir desquels il crée ses pièces extraordinaires.

Pas la forêt de l’homme!
L’histoire des meubles façonnés par les mains de l’artiste ébéniste est loin d’être banale. Félix réalise lui-même toutes les étapes, du choix de l’arbre à la coupe elle-même, du transport au sciage, de la fabrication à la finition. Le cycle complet, tout simplement. Trouver le spécimen idéal pour la fabrication d’un meuble n’est pas simple. Il faut évidemment considérer l’importance de tous les autres arbres dans l’environnement immédiat du sujet convoité. « Je pratique une certaine forme de jardinage forestier. Il est incroyable de voir les jeunes arbres prendre rapidement la relève après la coupe. » L’artiste connaît bien les propriétés et les caractéristiques de chaque essence. « C’est l’esthétique, la couleur et la texture du bois qui me guident », explique-t-il. Après le choix de l’arbre, il faut accomplir un geste important : l’abattage. « Mon père m’a donné ma première scie mécanique alors que j’étais dans la vingtaine. Aujourd’hui encore, j’ai le respect de la puissance de la machine et la conscience du danger », assure-t-il. Il utilise un vieux tracteur de ferme Massey Ferguson pour sortir le bois de la forêt. Félix possède également son propre moulin à scie, qui est mobile et dont il se sert parfois pour scier le bois des fermiers du voisinage.

Petites occasions pour grandes entreprises
Félix Lapierre a développé son esprit entrepreneur après un séjour de quelques années à Montréal. « J’ai fait un DEC en ébénisterie artisanale, raconte-t-il. Après, j’ai travaillé dans un atelier qui récupérait d’immenses pièces de bois ayant servi à la construction de bâtiments industriels. Je passais mes journées à arracher des clous! » Par la suite, c’est un commerce d’encadrement qui l’a accueilli. « Je réparais de vieux cadres orne­mentés. C’était très intéressant. » Mais la vie dans un petit appartement en pleine ville ne lui convenait pas. « J’étouffais, je me sentais prisonnier », confie-t-il. Il a donc fait une demande d’aide au démarrage d’entreprise dans un centre local de développement. Sa demande a été refusée. « On m’a carrément dit : “débrouille-toi!” C’est ce que j’ai fait! » lance Félix. Il est donc retourné à Brébeuf, son village natal de 900 habitants, à l’ombre de Mont-Tremblant.

Pendant sa formation, Félix utilisait principalement du bois exotique pour confectionner ses pièces. « En revenant à Brébeuf, j’ai redécouvert le bois du Québec. Aujourd’hui, je n’utilise que rarement les bois importés. » Il travaille surtout à la fabrication de meubles utilitaires, pour une clientèle qui recherche le beau et le solide. Néanmoins, quelques-unes de ses pièces sont absolument fascinantes : une étagère qui s’ouvre, un trio de tables basses tout simplement indescriptible, une chaise… branchée! Ses idées prennent forme à toute heure du jour. Il les consigne soigneusement dans un carnet. « J’ai un cahier rempli de croquis. Quand je pense à quelque chose, je le gribouille rapidement, avant de perdre l’idée », explique-t-il. Par la suite, il réalise une maquette à l’échelle, reproduction parfaite du meuble grandeur nature. « Je réussis à éviter beaucoup d’erreurs en faisant une maquette. C’est un net avantage. »

Le pain et le beurre
Les créations purement artistiques demeurent marginales, mais nécessaires à son équilibre. « J’ai besoin de créer. Je veux aussi montrer aux gens qu’un meuble peut devenir une œuvre d’art, que ce n’est pas seulement du mobilier. Je veux faire réagir, passer un message », lance-t-il. La voix est celle d’un homme calme, pratique et sûr de lui. Les réponses sont courtes et précises. Puis, au détour d’une phrase, un rire franc, jovial. Félix Lapierre a les pieds sur terre. Il connaît les réalités du monde et accepte les compromis. « J’ai bien vu le contraste entre l’école et la vraie vie. Quand je suis arrivé sur le marché du travail, j’ai eu un choc. À l’école, on nous poussait vers la création, et c’est très bien. Mais aujourd’hui, je dois balancer création et nécessité. Il faut pouvoir mettre du beurre sur ses toasts! » dit-il en riant. Ses paroles sont sévères, mais honnêtes et, surtout, sans amertume. « Peut-être que je devrai sortir du Québec pour poursuivre mon évolution », termine-t-il avec plus de sérieux. Sans aucun doute, ses concepts fantastiques lui ouvriront toutes les portes.

Félix Lapierre
819 429-6186 • www.felixlapierre.com

Voir tous les artistes & artisans