Hélène Labrie, sculpteure : Les lignes courbes de la vie






La ligne droite n’est pas toujours le meilleur chemin entre deux points. Hélène Labrie a fait un long détour avant de se reconnaître dans le métier de sculpteure, même si bien des gens sur sa route avaient déjà décelé son talent. Rencontre avec une femme droite, tout en courbes…

Rien ne semblait prĂ©destiner HĂ©lène Labrie Ă  la sculp­ture. En arts plastiques au secondaire, les religieuses la trouvent plutĂ´t brouillonne. Puis, inscrite en journalisme au CĂ©gep de Sainte-Foy, elle se demande encore ce quÂ’elle allait faire dans ce domaine : « Je nÂ’avais jamais lu un journal de ma vie! » confie HĂ©lène en riant. Elle se tourne donc vers les arts plastiques. Avait-elle enfin dĂ©couvert son talent de sculpteure? Pas du toutÂ… « Je suis allĂ©e en arts parce que jÂ’aimais lÂ’atmosphère de lÂ’aile des arts. On devait emprunter un couloir pour sÂ’y rendre, cÂ’Ă©tait isolĂ©, calme », avoue-t-elle.

LÂ’artiste Ă©prouve quelques difficultĂ©sÂ… « Ils nous faisaient travailler les angles et les lignes droites, que je nÂ’ai jamais aimĂ©es parce quÂ’elles nÂ’existent pas dans la nature, sinon pour accentuer une courbe. JÂ’avais tout de mĂŞme lÂ’impression de bien faire, se souvient-elle, me disant que jÂ’Ă©tais lĂ  pour apprendre. Mais le directeur mÂ’a dit que jÂ’Ă©tais extravagante. » Un premier indice de son talent de sculpteure se pointe alors : en dessin technique, elle rend aisĂ©ment sur papier lÂ’idĂ©e de lÂ’es­pace, des trois dimensions.

Vision en trois dimensions
Concret, le programme de communication graphique attire HĂ©lène Ă  lÂ’UniversitĂ© Laval. « Il y avait du dessin, de lÂ’illus­trationÂ… CÂ’Ă©tait extraordinaire! sÂ’exclame-t-elle. Je ne lÂ’ai jamais regrettĂ©, mĂŞme si je nÂ’ai jamais travaillĂ© lĂ -dedansÂ… » Un professeur, Antoine Dumas, lÂ’encourage particulièrement. « Il disait toujours : “Quel chef-dÂ’Âśuvre nous apporte Mlle Labrie!” Pourtant, sur mon bulletin, jÂ’ai eu un DÂ… Il mÂ’a expliquĂ© que mes dessins Ă©taient extraordinaires, mais que jÂ’oubliais le message, essentiel en communication, raconte-t-elle en riant. CÂ’est vrai que jÂ’Ă©tais encombrĂ©e par le message, mais jÂ’apprenais beaucoup. » Durant cette pĂ©riode survient un deuxième indice de son talent : un professeur de dessin lui disait toujours : « Tu es une sculpteure », constatant sa bonne vision en trois dimensions.

Un soir, elle est allée rejoindre son père, qui suivait un atelier de poterie, et elle s’est surprise à aimer l’atmosphère calme et silencieuse de l’endroit (encore!). Elle s’est donc inscrite à un cours de technologie des argiles et y a appris à faire des couleurs. Comme il fallait bien qu’elle applique ces couleurs quelque part, elle a crée une sculpture…

Troisième indice : la responsable de lÂ’atelier lÂ’a invitĂ©e Ă  participer Ă  une exposition Ă  la bibliothèque de Sainte-Foy. « Je lui ai dit oui, parce que je ne sais pas dire nonÂ… mais je nÂ’avais pas une seule sculpture de rĂ©alisĂ©e! lance-t-elle. En un mois, jÂ’ai fait 30 sculptures et perdu 30 livresÂ… » Lors du vernissage, tous sourient et adorent les sculptures dÂ’HĂ©lène, grande absente de la soirĂ©e. « JÂ’Ă©tais paralysĂ©e, confie-t-elle. CÂ’est ma mère qui mÂ’a appelĂ©e pour me dire que les gens voulaient me rencontrer. »

Ce qui se conçoit bien…
Souvent humoristiques, presque caricaturales, les Âśuvres dÂ’HĂ©lène ont attirĂ© lÂ’attention des dirigeants du MusĂ©e de lÂ’humour de MontrĂ©al. « Ă€ lÂ’universitĂ©, le directeur du musĂ©e, Robert Lapalme, Ă©tait venu et nous avait dit que la sculpture humoristique Ă©tait rare. JÂ’ai donc pris rendez-vous avec lui pour lui montrer ce que je faisais. Alors que jÂ’Ă©tais perdue et que je parcourais le pavillon en ouvrant toutes les portes, je suis tombĂ©e directement sur lui, sans passer par la secrĂ©taire », raconte-t-elle en souriant. M. Lapalme a beaucoup aimĂ© ses Âśuvres, et lÂ’exposition dÂ’HĂ©lène Ă  ce musĂ©e fut le vĂ©ritable point de dĂ©part de sa carrière.

Le bronze est arrivĂ© plus tard, après la naissance de ses cinq enfants. (Si vous croyez quÂ’il sÂ’agit dÂ’une famille nombreuse, sachez que les trois sÂśurs dÂ’HĂ©lène ont chacune huit enfants!) CÂ’est son mari, et agent, qui a poussĂ© HĂ©lène Ă  recommencer la sculpture après la naissance des enfants. « Il mÂ’a dit : “Tu te remets Ă  la sculpture avant de tout transformer la maison!” »

Depuis, elle travaille la plastiline, un matĂ©riau quÂ’elle adore, avant de faire couler ses Âśuvres Ă  la Fonderie dÂ’art dÂ’Inverness. VoilĂ  18 ans quÂ’elle nous fait sourire avec ses bronzes aux titres Ă©vocateurs : Grattez-moi le do (un contrebassiste), LÂ’incendiaire (tenu en laisse par une femme, un basset arrose une borne-fontaine), Lombalgies (un couple de danseurs en torsion)Â…

Tout en courbes mais sans courbettes, les sculptures dÂ’HĂ©lène Labrie parlent de la vie simplement, en beautĂ© et en Ă©motion. Comme elle le dit elle-mĂŞme en paraphrasant Boileau : « Ce qui se conçoit bien sÂ’Ă©nonce clairement, et les courbes pour le dire viennent aisĂ©ment. »

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